La Horde du Contrevent, par Alain Damasio

“Au commencement était la vitesse — une nappe de foudre fine sans couleur ni matière…”

Je ne savais pas trop à quoi m’attendre en ouvrant ce roman polyphonique dont l’originalité a été tant vantée.

Un roman qui traite d’une quête bien étrange : parvenir à l’origine du vent, l’Extrême Amont, après avoir découvert et fait l’expérience des neuf formes de cette puissance façonneuse de paysages.

Une horde, la 34e, la meilleure de toutes sans doute, pour porter haut le flambeau de cet espoir.

Une quête, dangereuse, éreintante, peut-être vaine?

Comment remplir 700 pages en contant la marche contre les éléments d’une poignée d’individus surentraînés? Comment ne pas produire un texte dont l’aridité rappelle celle des déserts traversés? Comment insuffler de l’âme dans un roman de science-fiction qui égrène les technologies inconnues et fait du vent, élément élusif s’il en est, le centre de sa mythologie?

“Nous n’avons jamais eu de parents. C’est le vent qui nous a faits.”

Miraculeusement, Damasio y parvient. Dans la horde, l’amitié, le doute, la peur et l’amour côtoient le rugosité des éléments. Chaque élément du pack a sa personnalité propre, et reconnaissable à chaque changement de narrateur. Il y a Golgoth, dur, grossier, cruel parfois, détestable souvent, mais indispensable aussi, sa volonté et son courage portant cette horde dont il est le traceur, le guide, le chef.

“Chais plus trop. Je pensais quoi avant Norska, avant qu’on se goinfre de neige? Je pensais qu’on taillerait la croûte au bout — pas à vingt-trois, faut pas charrier les sacs! Mais à un paxon quoi! Je nous voyais là-haut, bord à bord avec le macaque et Firost, plus que dalle de terreau devant nous, à avancer les pieds dans le bleu.”

Il y a Oroshi, intelligente, porteuse d’une connaissance infinie et subtile du vent. Et aussi Sov, scribe,  dont le rôle sera bien plus important qu’il ne l’imaginait. On rencontre aussi Caracole, le troubadour insaisissable, charmeur, taquin, agaçant parfois parce que joueur même dans la plus grande adversité. Pietro, le prince, si droit, si noble.

“Moi je me battais contre moi pour gagner pas à pas un visage. Un visage qui soit mon âme faite nez et bouche, mon âme faite joue, mâchoire et menton, mon âme faite regard et front.”

Et les autres…. Et tous avancent, se battent, ensemble, portés par l’espoir d’arriver au bout du monde, au début du vent. Chacun imagine là-bas un éden à la hauteur de ses rêves. Avançant à la force des bras et du mental, ils voient leur univers menacé, parfois moqué par ceux qui privilégient la vitesse et la technique à l’expérience intime de la quête. Cette découverte de soi et de ses limites, cette plongée dans la trame tissée de vents du monde, jusqu’à ne plus faire qu’un avec lui, avec ses compagnons.

“J’avais longtemps cru que je tenais à eux mais, comment dire? Aujourd’hui ce n’était plus vraiment ça : c’était plutôt qu’ils tenaient en moi. Ils me peuplaient, ils peuplaient mon bivouac d’os et de nerfs. A chaque pas qu’ils faisaient, à chaque mot échangé, chaque petit geste discret, ils élargissaient ma flaque intérieure d’autant, ils en prolongeaient la surface tissée.”

On s’attache à eux, la douceur de certains, la force tranquille des autres, la précise violence de l’un, le silence rieurs de quelques uns. Ils vivent, ils doutent, ils pleurent, mais toujours ils avancent, et nous avec eux. Au fil des rencontres et des obstacles, les pertes et les blessures sont inévitables, tous ne parviendront peut-être pas au but, mais chacun a sa pierre à apporter à l’édifice.

“Cela ne tient plus debout. Il faut savoir accepter la honte de survivre.”

Il y a dans de rares passages des envolées un peu forcées : travées de sagesse creusées dans une flaque d’eau, levée de grandiloquence dans un verre d’eau ; mais ce ne sont là que des gouttes d’eau vite oubliées quand on navigue un roman fleuve d’une telle beauté.

Il y a là un véritable travail sur la langue, parfois un jeu taquin autour du sens. Les mots sont justes. Ils disent l’âpreté de la quête, la complexité de l’humain et la nature de la foi. Entre SF et fantasy, on tâtonne aux rebords de l’humanité, on explore ce que c’est que d’aller au bout de soi, de se dépasser pour ce en quoi on croit.

“C’est un vif qui se compacte. Je le sens aussi. C’est douloureux et beau à la fois. Quelqu’un vient de mourir. Quelqu’un de très puissant, qui se survit déjà.”

C’est fort, douloureux parfois, et ça marque. On avance à petit pas vers la fin, inexorable. Quelle grande vérité au bout du chemin? Et enfin on tourne la dernière page, le souffle coupé, la larme à l’œil, contemplant un point final qu’on sentait se former, le seul possible.

Un roman qui vous emporte, et vous laisse dévasté, éreinté. Un voyage à la découverte de soi, une lame de bravoure, une réflexion sur la foi, une sublime épopée.

“Ce rêve têtu, de la plus haute crétinerie, cette chimère d’atteindre un beau jour le bout de la Terre, tout là haut, l’Extrême-Amont, à boire le vent à sa source, la fin de notre quête, le début de quoi?

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